dimanche 7 juin 2026

« Masculinistes, d’où vient votre haine du tofu ? »

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Une marque de yaourts au soja a diffusé une pub virale où elle se moque des « vrais bonhommes » qui ne jurent que par la viande pour leurs protéines. D’où vient cette haine du tofu ? Notre chroniqueuse Nora Bouazzouni nous explique.

Nora Bouazzouni est journaliste et autrice de plusieurs livres sur l’alimentation dont Steaksisme — En finir avec le mythe de la végé et du viandard (Nouriturfu, 2021).Le 18 mai, Sojasun a posté sur YouTube une vidéo vue presque 3,8 millions de fois, qui raconte comment elle a contacté influenceurs et créateurs de contenus fitness ou masculinistes en leur offrant de devenir leur égérie : « Sojaman » (homme-soja, en VF). Bien sûr, la proposition n’était pas sérieuse et la marque savait pertinemment à quel genre de réponse s’attendre. Des réactions qu’elle a astucieusement utilisées pour produire le spot de pub en question, intitulé « Les masculinistes ont fait notre promo malgré eux » : Au-delà de l’opération de com’ basée sur le rejet prévisible de ces hommes qui prônent une virilité caricaturale et sophistiquée (homme = muscles ; protéines = viande = muscles ; donc homme = viandard), ce qui donne à réfléchir c’est, pour reprendre encore la maxime de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, qu’il « ne suffit pas qu’un aliment soit bon à manger, encore faut-il qu’il soit bon à penser ».

Une bonne source de protéines

Pour convaincre ces influenceurs de représenter leurs produits végétaux, la marque bretonne avait pourtant un argument-massue : le soja, c’est bourré de protéines — de 4 g pour 100 g en moyenne dans leurs boissons et yaourts aromatisés, jusqu’à 7 g pour leur Skyr. Soit autant qu’un yaourt au lait de vache entier et légèrement moins qu’un Skyr traditionnel (8 à 10 g). Alors pourquoi ces mâles alpha pourtant adeptes de la prot’ détestent-ils autant le soja ? Parce que s’il est bon à manger, le soja n’est toujours pas bon à penser — et pas seulement chez les masculinistes.

D’abord, il est lié aux régimes végétarien, végétalien ou végane. Or, ces pratiques sont largement associées à l’empathie, un trait davantage encouragé et valorisé chez les femmes que chez les hommes – et encore considéré comme une faiblesse. Ce qui explique sans doute le nombre bien plus élevé de femmes parmi les végés et l’hostilité vis-à-vis des hommes qui le sont, notamment de la part de leurs congénères omnivores. Interrogé en 2020 dans le podcast « Les Couilles sur la table », le philosophe antispéciste Yves Bonnardel raconte avoir été confronté à « une sorte de dévirilisation » lorsqu’il est devenu végétarien : « C’était ridicule de se soucier des animaux, c’était de la sensiblerie […] et assez rapidement, j’ai cessé de dire que j’étais végétarien pour les animaux, je disais que c’était pour des raisons philosophiques. »

Deuxième point négatif pour le soja : il contient des phyto-œstrogènes (isoflavones) semblables aux hormones sexuelles femelles et soupçonnés d’être des perturbateurs endocriniens. Il est donc depuis longtemps montré du doigt — à tort — comme risquant de « féminiser » les hommes cisgenres. Pourtant, comme le rappelait en 2025 l’Observatoire national des alimentations végétales, ces hypothèses ne font pas consensus dans la communauté scientifique et la consommation de soja aurait même des avantages : moins de décès par cancer et de maladies cardiovasculaires — comme pour le régime végétarien.

Gardiens de la masculinité hégémonique

Rappelons aussi, pour contrer l’argument classique des végé-haters, que 90 % du soja produit dans le monde est destiné à nourrir les animaux d’élevage et que sa culture est responsable de la déforestation et de la spoliation des terres, notamment au Brésil. (Par ailleurs, Sojasun utilise du soja 100 % français.)

Là où la marque frappe fort, c’est qu’avec son égérie Sojaman, elle détourne à son compte l’insulte de « soyboy ». Ce surnom péjoratif est donné aux hommes insuffisamment « virils » selon les gardiens de la masculinité hégémonique, soit parce qu’ils sont végés, soit parce qu’ils sont féministes, écolos, qu’ils pleurent devant « L’Amour est dans le pré » ou qu’ils ne votent pas Trump.

Une injure qui en cache une autre, xénophobe, car le soja est un aliment incontournable en Asie de l’Est et du Sud-Est, où il est consommé sous forme de tofu, sauce soja, miso, tempeh, nattō… Or, en Occident, depuis l’époque coloniale, les hommes asiatiques font partie des masculinités subalternes. Ils sont désexualisés et peu virils aux yeux des Blancs, comme l’analysaient Grace Ly et Victoire Tuaillon dans le podcast « Kiffe ta race ».

L’être humain se nourrit de nutriments, mais aussi de sens, de symboles. Et même si notre corps, ainsi que les recommandations sanitaires, ne font pas la différence, en France, toutes les protéines ne se valent vraisemblablement pas : 65 % de celles que nous consommons proviennent de produits animaux, contre 30 % dans le reste du monde.

Tant que nos représentations n’évolueront pas, des hommes qui sniffent de la whey (une poudre protéinée) au petit-déjeuner continueront de railler celles et ceux qui avalent des comprimés de B12 [1] et mangent des yaourts au soja. Vive les hommes soja !

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